Derrière l’objectif – Dans l’intimité d’une photographe de LIFE

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La vie d’un photographe de LIFE

C’était en 1967, lors d’une journée d’automne à New York, Bob Gomel, le photographe du magazine LIFE, était dans la rue avec Dustin Hoffman. L’acteur, peu connu encore, venait tout juste de terminer The Graduate (Le lauréat ), dans lequel il jouait  Benjamin Braddock un personnage à la dérive à l’avenir incertain. Le film a été un succès et le début de la célébrité pour Hoffman avec une nomination aux Oscars. « Mais à l’époque, je ne savais pas si ce serait un succès. Le film n’était pas encore sorti », explique Bob, 83 ans.

Ainsi, ce jour-là, il y a une cinquantaine d’années, avec l’intrépide  Bob à ses côtés, Hoffman allait s’inscrire à l’assurance-chômage.

« Le  plus drôle, c’est que nous sommes allés là-bas dans une limousine du studio, raconte Bob. Hoffman, appuyé contre le  comptoir, plaisantait avec l’employée. C’était une situation étonnante. »

Si une image vaut mille mots, celles de Bob représentent un sacré volume de lecture.

De 1959 à 1969, il a fait partie de l’élite des photographes de LIFE qui avait accès à certains des plus grands leaders mondiaux, aux athlètes les plus remarquables, aux stars de cinéma les plus fascinantes et aux célébrités du jour.

C’est pour cette raison que le Centre Dolph Briscoe d’histoire américaine de l’Université du Texas, chargé de conserver les trésors historiques, a offert à Bob d’archiver toute sa collection de photographies. « La plus grande chose qui m’est jamais arrivé », dit-il.

Le mémorial qu’il partage avec sa femme, Sandy, une ancienne responsable du MD Anderson Cancer Center, détient un trésor d’images iconiques – des photos des Beatles, de Marilyn Monroe, des Kennedy, de Cassius Clay (connu plus tard sous le nom Muhammad Ali), de Warren Beatty et Richard Nixon, pour n’en citer que quelques-uns.

Chaque photo a une histoire. Certaines sont légères et drôles, d’autres plus sombres.

L’image du cercueil du président John F. Kennedy, lors de sa présentation sous la coupole du Capitole, montre le chagrin d’une nation à l’automne 1963. Dans sa recherche pour capter l’émotion du jour, le photographe inventif trouva le point de vue parfait depuis le deuxième étage.

« J’ai commencé à déambuler et j’ai vu cette porte ouverte, j’ai pris l’escalier et je suis arrivé sur ce balcon qui dominait la scène. Un  faisceau de lumière descendait tout droit et j’ai pris la photo. Je l’ai attribué à une intervention divine car le faisceau de lumière a disparu très vite », explique Bob, qui a personnellement connu Kennedy en couvrant sa course à la présidence.

Il se souvient d’avoir été invité par le président élu, avec un autre photographe, à regarder le match entre l’armée et la marine. Ils s’étaient postés à l’extérieur de la maison de Georgetown, dans l’espoir de prendre des photos de nouveaux membres du cabinet. Bob, fatigué, s’est endormi. « L’autre photographe m’a secoué et m’a dit : Bob, la marine a gagné. Kennedy est allé se coucher. Je pense que nous devrions partir maintenant. »

Il a pris des clichés d’un Kennedy souriant quand leurs chemins se sont croisés au cours des années. « Il se tournait  vers moi et souriait, et je devenais rouge comme une tomate. »

Muhammad Ali (ex Cassius Clay) était un autre de ses sujets favoris. Mais il ne faut pas confondre la personne avec le personnage dit Bob. « Je le connais bien. Sa façon de faire était une manière intelligente d’attirer le public et d’augmenter l’intérêt pour les combats, surtout au début. Il n’était pas du tout le personnage public que nous connaissions tous. »

L’un des clichés préférés de Bob, parmi les plus lucratifs qu’il ai fait, est celui de l’activiste des droits civiques Malcolm X prenant une photo de Cassius Clay la nuit où il mit KO  Sonny Liston et devint champion de boxe poids lourd. Sa valeur actuelle est de 3 000 $ pour un tirage.

Mais c’est une autre photo d’Ali qui lui tient vraiment à cœur. Celle du fils aîné de Bob, Corey, encore bambin, assis sur les genoux du champion. Des années plus tard, Corey, maintenant  avocat de Houston, apporta la photo lors d’une séance d’autographes au Centre de Convention George R. Brown.

Ali, gravement atteint par la maladie de Parkinson, se leva de la table et remonta la file des amateurs d’autographes, en montrant la photo. Puis il regarda attentivement la photo, regarda Corey, puis de nouveau la photo et dit : « Tu es toujours moche », se souvient Bob en riant. Il a ensuite gentiment posé pendant que Corey prenait une photo de sa fille Madeleine sur ses genoux.

« C’était Ali. Un gars très drôle et attentif aux autres ».

Les histoires derrière les images sont étonnantes. En 1969, la photo Dwight D. Eisenhower en couverture de LIFE a été prise par Bob, déclencheur sur le sol, une tyrolienne reliant son Nikon, suspendu à près de 60 mètres dans le dôme du Capitole. Mais c’est une simple photo en noir et blanc prise dans le Bronx par son professeur de sciences qui raconte comment il est tombé amoureux du métier.

« J’étais à l’école primaire. Il y avait cette image sur le mur. Je peux la voir aussi clairement aujourd’hui que si elle était juste en face de moi. C’était l’image d’une rue pavée, avec au centre une plaque d’égout sur laquelle était posé un  pigeon. Je l’ai regardé longtemps et j’ai pensé : c’est ce que je veux faire. »

Alors il s’est inscrit au club photo hebdomadaire de l’enseignant. Un travail de livreur  d’épicerie à vélo a payé son premier appareil photo, un Ciro-flex dernier cri. Son père optométriste et sa mère enseignante l’ont autorisé à transformer un placard de leur maison du Bronx en chambre noire

« J’ai passé les quatre années de lycée suivantes dans le placard », plaisante Bob. Il a appris la photographie en tâtonnant et a lu, numéro après numéro, la revue Popular Photography. En tant que major en journalisme de l’Université de New York, il a rejoint un journal, qui couvrait  les jeux scolaires au Madison Square Garden. Le groupe de presse de New York couvrait également les jeux. Il se lia d’amitié avec de nombreux photographes, participant aux veilles de nuit, apprenant les ficelles du métier.

En 1955, la photographie dû attendre qu’il termine son séjour dans la Marine en tant que pilote. Mais il réussit quand même à prendre des photos de temps en temps, et gagna un prix All-Service pour une photo de pêcheurs japonais. Son travail fut également publié  dans Popular Photography. En 1958, son service terminé, son rêve de devenir photographe professionnel prit son essor. « C’est la première fois que j’ai pensé pouvoir faire carrière. »

Son dernier stationnement dans la Marine était à Port Isabel, au Texas, à 40 km de la frontière mexicaine. Bob a échangé son Ford Convertible contre un Morris Minor à 80 octanes et s’est dirigé vers le Mexique pour perfectionner son art. Il a pris des photos sans interruption pendant un an jusqu’à ce qu’il n’ai plus d’argent puis est revenu à New York, prêt à frapper à la porte des grands magazines.

Ironie du sort, ce fut une fascinante série de photos montrant la réaction de sa famille à une tragédie qui lui permit de prendre pied chez LIFE. Son jeune frère avait été blessé dans un accident de voiture, le passager avait été tué. Bob derrière l’objectif, photographiait sa famille qui traversait le pire, prenant même des photos dans la salle d’opération où les chirurgiens enlevaient un des poumons de son frère.

Il se souvient que la photo fut utilisée le 4 juillet pour mettre en garde contre les accidents et la conduite. Au fil des ans, les images d’émotion brute devinrent ses favorites. Il indique  une photo soigneusement encadrée dans son couloir. Prise vers 1961, elle montre une petite fille, les larmes aux yeux, qui attend anxieusement son père parti à bord du USS Triton, le premier sous-marin atomique à faire le tour du monde.

Il se réfère à une autre image, une joyeuse équipe de garçons jouant en Petite Ligue de hockey sur glace. « J’avais besoin d’une photo qui montrait à quel point ils aimaient le match, alors j’ai aligné les deux équipes face à face sur la glace et j’ai mis un billet de 5 $ sous un palet. Je suis monté sur une échelle et j’ai sifflé. Ils ont chargé. »

Particulièrement mémorable aussi, la séance photos de John, Paul, George et Ringo détendus dans une piscine privée, loin des fans alors qu’ils étaient au sommet de la Beatlemania. La joie est palpable sur leurs visages pendant qu’ils s’ébattent dans la piscine et se détendent sur les chaises de jardin. Les photos n’ont pas été publiées par le magazine, les éditeurs en ont choisi d’autres, mais les images sont exposées à la galerie Monroe à Santa Fe, où son travail est présenté.

« Ils étaient les blancs les plus blancs que j’ai jamais vus quand ils ont enlevé leur chemise » dit Bob des Fab Four. Et gentil et amicaux. Leur célébrité ne les avait pas changé. »

Au fil du temps, le pays a davantage regardé la télévision que la couverture des magasines. Bob s’est adapté, en effectuant des travaux publicitaires, en aidant à présenter la campagne Bullish on America de Merrill Lynch et en photographiant pour Bulova, GTE, Audi et Renault. La photographie commerciale l’a conduit à Houston en 1977. Les campagnes pour Shell, Houston Power and Light, Compaq et Exxon, entre autres, ont bénéficié de son regard acéré.

Ces dernières années, lui son épouse Sandy ont huit petits-enfants et un arrière-petit-enfant. Ils voyagent beaucoup. Bien sûr, toujours avec un appareil photo à la main. Ils planifient un voyage, embauchent un chauffeur et « cherchent les endroits pas encore envahis par McDonald’s ou Coca-Cola », dit-il. Ils espèrent partir pour un deuxième voyage en Chine et en Mongolie au début de l’année prochaine.

« Ce que j’aime chez Bob, c’est qu’il a beau avoir 83 ans, il est toujours partant pour de nouvelles aventures » explique sa femme.

« Sandy, par osmose, a repris beaucoup de choses que je prêche en photographie, répond Bob. Elle a pris la photo de moi qui est sur ma page Wikipédia. C’est une photo vraiment merveilleuse. Je sais reconnaître une bonne image quand je la vois. »